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En ligne depuis peu, un article paru dans le n°21 de la revue Cerveau et Psycho qui traite de - l'emprise des lieux chez les animaux et les êtres humains - . Cette revue se présente comme Le magazine de la psychologie et des neuroscience . Elle expose au lecteur, curieux de mieux comprendre son propre comportement et ses propres émotions, les découvertes les plus récentes dans le domaine de la psychologie cognitive et des neurosciences. Le magazine Automates Intelligents abordait dans son n° 50 la question de la Subjectivité Animale: En kioske un article traitant de l'espace sujectif du chien familier dans le n° 192 du magazine Chiens Sans Laisse, le magazine de l'éducation et des sports canins Paru en avril 2008 dans la Revue "Chiens sans laisse" n° 192: 60-63.
Approche de l'espace subjectif du chien familier
Michel Jean DUBOIS
Ethologue Docteur en Neurosciences de l’Université Paul Sabatier (Toulouse) HDR en Ethologie de l’Université Pierre Mendés France (Grenoble)
Directeur d’Inter Vivos (http://www.intervivos.fr)
Nous sommes beaucoup à admettre implicitement que nos chiens ne vivent pas le monde de la même manière que nous et que son monde est aussi valide et réel que le nôtre. Mais nous sommes peu nombreux à pousser la réflexion plus loin pour saisir les tenants et aboutissants de cette certitude. Pourtant, si l'on veut étudier le comportement d'un animal, on doit s'interroger sur le milieu qu'il vit et non pas seulement considérer celui qu'on lui prête intuitivement. Comprend-il les choses comme nous, vit-il dans un monde d'objets fixes dans le temps et l'espace ? ou bien possède-il un monde vraiment différent du nôtre, plus contextuel, plus lié à son agir, davantage ancré dans le concret de ses émotions ? Si on opte pour la seconde option, nettement plus audacieuse que la première, il faut considérer qu'il existe une multiplicité de mondes qui sont chacun créés par des manières d'être (Dubois, 2004). Le monde du chien n'est pas prédonné mais spécifié grâce à ses caractéristiques propres (socialité, locomotion, régime alimentaire, conformation de ses pattes ou de sa queue, odorat …) qu'il met en oeuvre dans des contextes particuliers. L'action est prépondérante dans cette construction du monde car toute action entraîne une perception qui retentit sur l'action ultérieure.. etc. Ce simple changement de perspective va modifier le regard que nous portons sur lui et sur ce que représente pour lui son environnement immédiat : c'est à dire nous et le milieu où il habite (ce qu'il voit de moi ne correspond pas à mon image dans le miroir mais à autre chose). Ce sont là des questions différentes de celles qui se poseront pour le chat, qui pourtant fréquente le même espace "objectif", car chaque espèce fait émerger un monde qui lui est propre (von Uexküll, 1984). De ces quelques réflexions préliminaires, il faut retenir que les espèces ne vivent pas dans des milieux naturels mais des milieux de vie. Le chien est donc le principal acteur de son espace subjectif dont je vais dresser quelques caractéristiques à partir des enseignements des travaux que j'ai menés sur différentes espèces. Je vais donc dresser un genre de carte de l'espace subjectif du chien vivant au contact des hommes dans un rapport intime et structuré par un système familial. Le chien doit être considéré comme un « sujet » producteur de significations. Il ne vit pas dans un monde d’objets mais un monde d’action. En effet, les éléments de l’environnement auxquels il donne une signification ne semblent pas vécus comme des objets, qui se définissent classiquement par leur identité et leur constance dans le temps et l'espace. Les significations qu'il produit sont davantage liées à la réalisation de ses activités coutumières (Dubois et al., 2000, 2001). Ce qui pour nous est un seul et même élément objectif peut prendre des significations différentes pour le chien selon le lieu où il se trouve, et plus précisément selon la ou les activités qu’il effectue habituellement à l’endroit où l’élément est rencontré (Dubois, 2007). Le milieu de vie d'un animal étant structuré en régions préférentielles pour effectuer telle ou telle activité, il existe donc théoriquement des lieux plus propices pour les contacts sociaux, les flairages, l’activité de surveillance, le repos, le jeu…. L’occupation de l'environnement n'est donc ni aléatoire ni prédéterminée. Ce sont les chiens qui construisent "leur maison" avec les différentes pièces qui ont leur fonction (même s'il n'y a pas de murs, il y a bien des frontières entre les zones qu'ils fréquentent). Cette organisation de l'espace qui se traduit notamment par l'attachement à des lieux pour réaliser certains types d'activité n'est pas anodine. Ainsi, ce qui est pour nous un seul et même objet semble pouvoir occuper simultanément deux positions différentes. Un chien venant de voir son jouet en chiffon entre les pattes d’un chat qu’il préfère ne pas approcher de trop près, va néanmoins rechercher ce jouet, à deux mètres de là, sur le tapis où il s’installe habituellement pour le mordiller et où le jouet se trouve en conséquence le plus souvent. Cette emprise des lieux sur le comportement a également été montrée chez les herbivores, des primates et des carnivores, comme le loup. Un autre aspect de l'existence de cette espace subjectif porte sur les capacités à comprendre et utiliser l'environnement. En effet, un lieu peut exercer un rôle facilitateur ou inhibiteur sur l’expression des compétences sociales et cognitives (Dubois, 2000, 2001, 2006). Ainsi, des animaux peuvent se montrer plus rapides et plus adroits dans certains lieux. Les mêmes individus qui ne se tolèrent pas dans certains endroits cohabitent et interagissent positivement dans d'autres lieux. …etc. Il existe donc dans un domaine vital (qui peut se réduire à un enclos ou une maison) des lieux capacitants et invalidants qui influencent non seulement les comportements qui sont préférentiellement adoptés, les capacités d'apprentissage mais aussi les tendances sociales des individus. Un lieu capacitant peut se caractériser par une facilité à apprendre l'utilisation efficace d'un objet (une poignée de porte, un jouet….) ou à interagir de manière efficace avec un partenaire humain ou animal. Un lieu capacitant fait écho à une disposition à agir de manière particulière et il rend plus sensible à un certain domaine d'activité. De ce fait, il améliore les performances et accélère l’apprentissage et les innovations... S'il s'agit d'un lieu capacitant dans le domaine social, il permet davantage de tolérance et donc des échanges prolongés et une plus grande proximité (cas d'un parc ou d'un lieu plus restreint). Il faut donc retenir que les comportements peuvent être facilités et/ou inhibés par la géographie des lieux, notamment à l'intérieur d'une maison ou d'un appartement. Le respect de la naturalité que je viens de décrire passe par le fait de considérer que les chiens ou les chats construisent progressivement leur monde signifiant aux travers de leurs actions. Ils se déplacent dans un monde particulier, fait d’images et de congénères, notamment leurs maîtres, auxquels ils ont progressivement donné du sens. Le monde qui a authentiquement de l’importance pour mon chien ou pour mon chat, et que je me dois donc de comprendre et de préserver, n’est donc pas un monde objectif qui serait le même pour tous, mais un monde construit et mouvant, signifié différemment par chacun d'entre eux. Les comportements étranges qu’ils manifestent à intervalles réguliers traduisent son monde à lui, qui est souvent bien éloigné du monde humain que nous projetons. En effet, nos compagnons ne vivent pas dans un monde d’objets comme nous l’entendons, mais dans un monde de l’agir. C’est dans les moments où notre vision anthropomorphique est prise en défaut qu’il est plus aisé de le saisir, et qu’il est possible de vérifier l’originalité de leur mode de fonctionnement (Dubois, 1993). Je rappellerai que le point de vue présenté ici est constructiviste : il n’existe pas de réalité en soi. Cela veut dire que l'organisme, qu'il soit humain ou animal, donne forme à l’espace qui l’environne en même temps qu'il est façonné par lui. Après avoir introduit dans la première partie un certain nombre d'idées concernant le monde propre de l'animal et la manière dont il le construit et y réagit de manière originale, venons- en à une analyse plus détaillée de l'espace subjectif du chien que nous côtoyons au sein de nos familles. Notre chien ne vit pas en meute, comme le fait le loup ou le chien retourné à l’état sauvage, mais seul ou à plusieurs au sein d’un cadre familial constitué par des êtres qui ne font pas partie de son espèce. Les constituants de son monde physique qui forment son cadre de vie (des portes, un jardin, des escaliers, des enfants…) sont un ensemble de potentialités ou de possibilités plutôt que des choses réelles a priori ; le chien va les soumettre à la logique de son monde et aux aléas de son expérience sensori-motrice. C’est ce que je nommerai son contexte de vie. Le fait qu’il côtoie l’homme ne modifie pas a priori son rapport spontané à l’espace et il reste un animal qui ne vit pas dans un monde d’objets. Il spécifie des lieux et des traits de l’environnement par son comportement et, comme les autres êtres vivants, il accorde des valeurs à des portions d’espace physique et/ou social. L’utilisation de son domaine est marquée par sa qualité de chien familier: prédateur quadrupède « repu » et grégaire possédant une inclination pour les contacts sociaux de type « jeux », des capacités sensorielles très développées et un système de communication qui lui permettent de faire émerger un monde de significations qui n’est pas directement assimilable et superposable au nôtre, bien qu’il soit compatible avec le nôtre. Le cadre qu’on lui impose (ne pas se coucher sur le sofa, uriner dehors, ne pas quémander de nourriture à table etc.) peut lui interdire de manifester certaines dimensions de son rapport spontané à l’espace ou en favoriser seulement quelques unes (cela va notamment limiter l'étendue du champ d'action qu'il aurait spontanément utilisé). Les « outils » qui lui permettent de spécifier sa relation à l’espace lui sont propres. Il fait émerger un espace pour lui, dans le contexte qu’on lui impose et qu’il ne connaît pas (il le vit simplement). Il va manifester une utilisation de l’espace de type « chien » qui le différentiera de celle qu'utilise son voisin le « chat ». On peut postuler que les odeurs ou les sons constituent pour lui des formes aussi significatives et évocatrices que les formes visuelles qui correspondent davantage à notre vécu d’être humain. Un lieu, c’est certainement pour lui une odeur et un gradient d’odeurs qui marquent une certaine étendue. Il « voit » en quelque sorte en odeurs associées à d'autres modalités sensorielles. Si l’on admet que l’espace et les choses qui le peuplent n’existent pas en soi, on ne peut pas dire qu'un chien explore son environnement. Car cela voudrait dire que cette exploration se réfère à quelque chose qui existe en soi en dehors du sujet qui en fait l’expérience. Le chien n’explore donc pas sa maison, puisque le chien ne vit pas dans une maison (à l'arrivée chez vous, le chien ne fait pas le tour du propriétaire mais serait plutôt un maçon). On pourrait remplacer « explorer » par « spécifier » l'environnement. Le chien entretient une relation intense et particulière avec l’espace qu’il spécifie / habite / fréquente. Cela revient à dire qu’à l’intérieur de notre maison et dans sa bordure, il existe d’autres constructions qui sont celles des chiens, des chats… Elles sont aussi réelles que les nôtres mais ne se réfèrent simplement pas à la même réalité psychologique. Il faut l’accepter, apprendre à la connaître et en tirer des enseignements. Son espace est potentiellement marqué par différentes zones ayant des fonctions différentes et un caractère d’exclusivité. Cette exclusivité manifestée au contact d’un lieu (lieu de couchage ou objet surinvesti) peut dépendre du tempérament de l’individu, des conditions de vie, de la configuration de l’espace à disposition, des attentes et prérogatives des humains, ou de la peur que peut connaître l’animal). Cette exclusivité se manifeste par des menaces, des marques d’appropriation… qui pourront être transitoires (pendant l’alimentation, pendant la lactation…) et/ou ne s’exprimer que dans certaines situations (des études récentes confirment que beaucoup d’agressions trouvent leur origine dans cet attachement exacerbé à un lieu ou un « objet » physique ou social). Des zones peuvent ainsi représenter des pôles de sécurité privilégiés qui joueraient le rôle de « tanière » possédant une valeur apaisante : c’est la niche, la voiture, le lieu de couchage, les environs du référent d'attachement, …. La conception de la propriété du « maître » (ce qu’il définit comme lui appartenant) impose des limites territoriales précises. Cette limitation pourrait trouver son pendant dans le comportement spontané du chien qui est susceptible d’investir un périmètre donné et de réagir (et d’être même incité à réagir) d’une manière correspondant aux attentes du maître. Mais si l’on reconnaît une certaine analogie il ne faut pas se laisser abuser car il ne s’agit en rien d’une homologie sur le plan des processus qui sont en jeu. La manière de vivre l’espace du chien serait adaptée aux attentes de certains propriétaires, mais le chien n’aurait pas un instinct de la propriété car son domaine vital est inclus dans l’espace de vie du propriétaire. S’ils fréquentent objectivement les mêmes lieux, homme et chien ne les utilisent pas de la même manière et ne les assimilent pas aux mêmes significations. Des études longitudinales révéleraient sans doute des disparités dans l’intensité de fréquentation de telle ou telle zone en présence ou en l’absence de l'humain. Si le propriétaire et le chien se promènent bien ensemble, ils ne sont pourtant pas présents au même monde. On peut par exemple avancer que les terrains de chasse du chasseur et de son chien ne sont pas les mêmes : ils ne cohabitent pas car ils ne sont pas réellement présents aux mêmes choses. L'être humain est un référent spatial extrêmement important pour le chien. Comme nous l'avons vu, le chien investit des portions d’espaces physiques plus ou moins restreintes (un lieu comme nous l’entendons communément) mais il peut également investir des portions d’espace sociales (référents spatiaux humains ou animaux). En effet, il faut réaliser qu'il n’y a pas de différence intrinsèque entre ces investissements. On connaît même le pouvoir structurant du processus de l’empreinte décrite par Konrad Lorenz et qui peut être considéré comme l’investissement d’une forme et donc d’une portion d’espace mobile. Sachant le rapport de dépendance qui existe entre le chien et l’humain qui le possède, il ne fait guère de doute que le propriétaire représente une portion d’espace éminemment significative pour le chien. L’humain serait vécu comme un référent spatial qui dans la plupart des cas supplanterait les autres investissement spatiaux. Si l’animal a bien spécifié des zones par son comportement, l’homme fait partie du processus de genèse de ces zones. Le référent spatial humain présente la particularité d’être mobile. Le chien quand il se déplace avec son propriétaire bénéficierait de cette référence spatiale à partir de laquelle va s’enraciner son comportement. L’humain serait dans ce cas vécu comme un pôle d’attachement spatial portatif pouvant permettre à l’animal de si bien s’adapter au nomadisme qu’on lui impose: « c’est là que je suis malgré tous les déplacements». On impose quelques fois au chien de vivre une spatialité transitoire quand le propriétaire bouge beaucoup. Dans ce cas, la structuration spatiale la plus pérenne est justement représentée par le propriétaire : c’est là son enracinement et sa référence principale. La manière dont est intimement structuré l’espace qui environne les animaux a une influence sur ce qu’ils sont aptes à réaliser et sur leurs capacités d’apprentissage. Ce sont eux, dans le cadre des actions qu’ils réalisent, qui spécifient leur environnement significatif : ils sélectionnent ce qu’est leur monde et ce qu’ils y font. Malgré leur facilité à s’adapter et à tirer partie des choses qu’ils rencontrent, ils se révèlent dans l’incapacité spontanée de faire n’importe quoi n’importe où. Ce n’est pas tant le milieu qui en est responsable que les contraintes inhérentes à leur manière de fonctionner et de faire émerger un environnement, leur Umwelt. Chercher à comprendre le chien et à respecter ce qui lui importe sans envisager l’importance de ce monde propre, risque fort de nous conduire à des jugements erronés sur le plan des critères de son bien-être. L’erreur consiste à juger son comportement à l’aune de nos propres critères d’intelligence. Car ce serait oublier que notre intelligence est liée à l’objet, et que l’animal ne partage pas notre système de référence, notre environnement, et encore moins nos valeurs et nos désirs. Si ces aspects ne sont pas intégrés, nous continuerons à traiter l’animal du dehors en méconnaissant les spécificités de son point de vue sur le monde. Dubois, M. 1993. Autoréférence et investissement dans l’environnement de l’animal. Thèse de Docteur de l’Université Paul Sabatier de Toulouse. Dubois, M., et col. 2000. Location-specific responsiveness to environmental perturbations in wedge-capped capuchin (Cebus olivaceus). International Journal of Primatology, 21: 85-102. Dubois, M., et col.. 2001. Spatial facilitation in a probing task in Cebus olivaceus. International Journal of Primatology, 22 : 991-1006. Dubois, M. 2004. Questions de subjectivité animale. Automates Intelligents, 50 (5 janvier 2004), www.automatesintelligents.com Dubois, M. 2006. Conférencier invité : L’enracinement spatial des comportements : du domaine vital à l’espace capacitant. Colloque de la Société Française d’Etude du Comportement Animal (Lac du Bairon 08). Dubois, M. 2007. L'emprise des lieux. Cerveau et Psycho 21: 80-83. Von Uexküll, J. 1984. Mondes animaux et monde humain. Paris, Médiations Denoël.
La question des espaces capacitants chez les primates a récemment été traitée dans un article publié dans le bulletin de La Société Francophone de Primatologie
Le web(maga)zine Green is beautiful vient de publier un article traitant de la question du sujet animal et de l'éthologie de l'umwelt paru dans le n°4 du Webzine "Green is beautiful" en janvier 2008
La question du sujet animal et l'éthologie de l'Umwelt
MICHEL JEAN DUBOIS Docteur en Neurosciences et Sciences du Comportement (UPS de Toulouse) HDR en Psychologie et Sciences Humaines (UPMF de Grenoble) Directeur d'Inter Vivos
Les êtres humains vivent dans un monde d’objets, un espace géométrique et un temps qui est perçu comme continu. Par projection, ils ont tendance à considérer que les autres animaux vivent eux-aussi dans le même monde objectif. Ce raccourci est notamment fait par les zootechniciens de l'INRA qui sont chargés d'étudier le bien-être animal et de réformer les conditions d'élevage. En fait, de nombreux éthologues partent du principe que l’animal ne vit pas dans un univers superposable à celui des humains, mais dans un monde qui lui est propre que l’on nomme UMWELT. La connaissance de cet UMWELT animal est une exploration fascinante mais moins confortable que la projection classique et fonctionnelle qui fait trop souvent appel à des catégories de type économique (coûts, bénéfices, optimisation des performances, gain, budget, stratégie…). C’est Jacob Von Uexküll (1864-1944) qui développa tout d’abord l’idée que ce qui compte pour comprendre le comportement d’un animal c’est son monde subjectif. Ce monde se compose de deux éléments, le monde perçu, la bulle délimitée par les capacités sensorielles, et le monde vécu, composé des éléments auxquels l’animal peut donner du sens. Cette théorie ne se limite donc pas à une théorie comparative des perceptions car il n’y a pas de perception de choses en soi (chaque perception est avant tout un travail d’interprétation). Il n’y a par exemple ni arbre ni herbe en soi. Ce que l’arbre représente dans le vécu de l’écureuil ou de la buse n’a rien à voir avec ce que nous en percevons à distance. Il convient donc de mettre l'objectivité du monde entre parenthèses car il n’existe pas en dehors de l’être vivant qui va l'incarner à sa manière propre. Frederik Buytendijk, psychologue et philosophe hollandais (1887-1974) adoptera ces idées, et les illustrera notamment avec des expériences décisives sur les céphalopodes. Il contribuera en particulier à élargir l’idée de sujet animal. L’animal est sujet et non objet d’expérience, un genre d'ingénieur dont on va classer les performances. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) enrichira ces conceptions par des développements importants sur la question du sens et sur la capacité du vivant à produire des significations spécifiques. « Les gestes du comportement, les intentions dans l’espace autour de l’animal ne visent pas le monde vrai ou l’être pur, mais l’être-pour-l’animal, c'est à dire un certain milieu caractéristique de l’espèce (...) une certaine manière d’être-au-monde, d’exister. » Ces conceptions connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt. Le neurobiologiste et philosophe Francisco Varela (1946-2001) leur donnera de nouveaux développements au début des années 1980, en popularisant notamment la notion d’enaction : faire émerger le monde par l’action et en retirer une expérience subjective. La réédition récente du livre intitulé « mondes animaux et monde humain » de l’emblématique Jacob Von Uexküll, l'exposition "bêtes et hommes" ou bien encore le colloque international qui se tiendra à Paris en février prochain sur la notion d'Umwelt signalent que des mutations s'opèrent dans le domaine de la rehiérachisation du vivant sujet, et non plus objet. L'objectif de l'éthologue de l'Umwelt est dès lors de mettre au point des dispositifs cohérents et convaincants qui permettent à l’humain d’explorer la dynamique d’un autre monde que le sien. L’animal n’est ni un robot aveugle, ni un ordinateur qui traite des informations préexistantes. Il est l’interprétateur privilégié des significations qu’il produit dans son umwelt. Ces significations ont à voir avec ses capacités sensori-motrices et son histoire phylogénétique, individuelle, sociale et culturelle. Nous ne pouvons prétendre épuiser l’ensemble des significations qui constituent le monde de tel ou tel animal. Nous pouvons cependant tenter de lui demander de témoigner sur ce qu’il vit et sur la signification de ce qu’il perçoit. Des dispositifs expérimentaux ont ainsi permis d'appréhender la sensibilité des abeilles à la polarisation de la lumière et aux ultraviolets, les réactions de quémande ou d’agression chez le goéland, le transport de sa queue chez la souris, la signification de l'œuf chez le faucon ou les réactions au leurre chez le poisson épinoche… Toutes ces recherches ont demandé que l’humain sorte de son univers perceptif et cognitif et conçoive que le monde pouvait être vécu et compris différemment. La relation aux lieux est notamment un thème très intéressant par l'emprise qu'elle révèle. On s’aperçoit par exemple qu’un animal surpris en limite de son territoire fuira bien souvent vers le centre de son territoire et non pas vers l’extérieur, et même si cela doit l’amener à se rapprocher de l’intrus. Par ailleurs, on notera que l’endroit qui borde le terrier ou la tanière est souvent préservé, l’animal ne s’y nourrissant pas. L’explication traditionnelle fonctionnaliste propose de considérer que l’animal évite de se nourrir à cet endroit pour assurer le camouflage de son lieu de vie ou sa portée (pour qu'il exprime ce comportement, on aura soit considéré une programmation génétique, soit une grande capacité de calcul). Dans la perspective de l’éthologie de l’Umwelt qui privilégiera les processus psychologiques, on dira que l’endroit proche du terrier, imprégné d’un certain type de comportement et d’une odeur particulière, prend la signification d’une certaine forme d’extension du « moi » dans ce contexte là (je ne chasse pas là) : « mon corps exprime autre chose que le comportement alimentaire et cela sent moi ; et moi n’est pas à manger ». Cette conception est partiel et peut paraître bien étrange mais il faut savoir y prêter attention si l'on veut respecter l'animal en tant que sujet d'un monde de significations. Les études éthologiques que j'ai menées ont toujours été inspirées par ce type d'approche. Bien des éléments auxquels les animaux donnent une signification ne semblent pas vécus comme des objets. La signification qu’un animal donne à un élément de l’environnement apparaît en effet assez souvent liée à l’espace, et plus exactement aux activités que l’animal effectue habituellement à l’endroit où l’élément est rencontré. Mes travaux sur des herbivores et des primates tendent à montrer que c'est leurs activités qui spécifient ce à quoi ils sont sensibles dans l’environnement. Ils ne font donc pas n’importe quoi n’importe où, et ne semblent pas le faire avec la même motivation et la même compétence. Leur activité spontanée fait émerger des espaces capacitants qui renforcent leur efficacité dans un domaine (ils sont plus sociaux à cet endroit). Mais ce faisant, ils peuvent aussi réduire leur aptitude dans d’autres sphères d'activité (ils vont moins bien apprendre pour exploiter une ressource) : l'espace se révèle alors invalidant. Ces travaux illustrent que les animaux spécifient le monde dans lequel ils vivent, ou encore leur niche écologique. C'est pourquoi, à un certain niveau d'analyse, il faut considérer que l’animal fréquente, non pas un milieu naturel, mais un milieu de vie. Il est donc possible et utile d’appréhender l’espace depuis le point de vue de l’animal, et réducteur de ne considérer que sa dimension géométrique et objective. Cette dimension «spatiale» des capacités des animaux n’avait pas encore été explorée de cette façon. En effet, quand on teste des capacités, on fait souvent l’économie du point de vue de l’animal. On fait alors des raccourcis en considérant utiliser un milieu neutre et on a surtout le souci d’offrir assez d’espace, de disposer de bonnes conditions de visibilité, de suffisamment de sujets à tester…. On imagine les conclusions hasardeuses des zootechniciens qui testent les réactions des animaux dans des lieux qu'ils ne connaissent pas pour améliorer leur bien-être ! Les actions effectuées par les animaux leur permettent de structurer leur espace de vie, ils sont la manifestation d' une forme particulière, et tout aussi valide que la notre, de rapport au monde. Appréhender l’animal comme un sujet, et non comme un technicien confronté à un monde problématique, c’est affirmer que ses relations au monde sont subjectives, c’est affirmer qu’il a un point de vue particulier sur le monde qui l’entoure, c’est enfin dire que ses actions dans son lieu de vie sont fondatrices de son monde significatif. Plus on respecte les animaux dans cette perspective, moins on leur demande de témoigner pour les hommes, et plus on leur demande de témoigner de leurs spécificités, plus on posera à un rat des questions de rat et à un lion des questions de lion.
Un essai traitant de l'expérience subjective chez les animaux et les humains sur le site Vies Animales.
